Mon village dont personne ne parle

Document : cet article a été publié dans un quotidien régional le 25 août 1973. Pour une meilleure lisibilité, nous l’avons retranscrit ci-dessous.

Mon village dont personne ne parleSamedi 25 août 1973
Reportage
Texte : Robert Bouvier
Photos : Michel Perrier

Mon village dont personne ne parle

Quelques toits perdus dans les lavandes : Saint-Jurs sur le plateau de Valensole. 50 habitants qui vivent sans histoires et qui ont pourtant de bien belles choses à raconter.

Après les superbes et solitaires colonnes de Riez-la-Romaine, la route grimpe joyeusement sur la pointe terminale du plateau de Valensole, en direction de Digne.

Un kilomètre après Puimoisson, une modeste flèche indique : Saint-Jurs, sur la droite. On plonge alors dans les vagues mauves des lavandes, lourdes de senteurs et d’abeilles bourdonnantes. Comme des soldats au garde-à-vous, les amandiers dressent leurs bras noueux. Au loin, diluée dans la masse opaque des collines, apparaît une tâche grise piquée de rose : ce sont les maisons du village, prudemment serrées les unes contre les autres.

Albert EscudierOn pénètre dans celui-ci comme on entrerait dans une légende. Tout respire le surnaturel tranquille des cités d’autrefois. C’est une crèche minuscule qui s’agrippe désespérément à la roche, surmontée de sa vielle église et des ruines d’un château féodal. La première rencontre au XIIe siècle ; c’est une noble bâtisse romane, belle et rigide. Du second , dont il ne reste que quelques lambeaux de pierres tournées vers le ciel, on dit qu’ils enfouissent depuis des temps anciens la fabuleuse Chèvre d’Or. Ce mythe étrange se répercute à tous les villages de Provence : c’est le plus solide moyen de ne jamais mettre la main sur le merveilleux trésor qui enflamme les imaginations et nourrit les rêves. Sa plus sûre cachette, c’est bien entendu le cœur fou des hommes ivres d’absolu. Et c’est là qu’il doit demeurer, sous peine de tout perdre.

Le toit du monde

Une cinquantaine de maisons, pas plus, dont les plus riches de beauté sont assurément les plus pauvres, celles qui ne craignent pas de mettre à nu leurs vieilles carcasses de pierre. Les autres ne sont souvent qu’un rafistolage indécent, un maquillage grossier qui n’a pas sa place ici. Etroites et tortueuses, les rues partent courageusement à la conquête du ciel. Et c’est si vrai qu’on le sent tout proche, à portée de la main. Comme des sentinelles auprès des chantantes fontaines, des marronniers dont on a oublié l’âge dispensent leur ombre fraîche et généreuse à l’heure où les cigales ulcérées gémissent douloureusement sous la brûlure du soleil implacable.

Saint-Jurs (ou Saint-Georges) se prend volontiers pour le toit du monde. C’est une grandiose terrasse qui regarde avidement de tous côtés : derrière, la montagne mystérieusement silencieuse, jalouse de ses secrets, où l’oiseau de Zeus a établi son Olympe ; à gauche, la crête dentelée qui frissonne vers Moustiers-Sainte-Marie ; à droite, le Ventoux flamboyant à l’heure du crépuscule ; et devant, la mer immense d’azur, cette plaine embaumée et ondulante sous la chaude caresse du vent, bouchée à l’horizon par le massif de l’Etoile, 90 kilomètres plus pas, au bout de nos regards extasiés.

Mauvaises langues et bon cœur

René VolandC’est là que les habitants des villes viennent reposer leur peau moite, en quête de bienfaisante fraîcheur. A 950 mètres d’altitude, ils sont assurés de la trouver. En juillet et en août, ils triplent la paisible population indigène qui a dormi aux longs mois de l’hiver. Les 50 autochtones sont pacifiquement submergés par l’invasion sauvage et bruyante des citadins, vacanciers assoiffés d’air pur et de farniente libérateur. Quarante volets claquent sèchement, et si soudainement qu’ils arrachent le village à sa torpeur. Le boucher, le boulanger, le poissonnier viendront alors un peu plus souvent des bourgades voisines : le chaland sera moins rare. Pour le reste, on se sert chez l’unique épicier de l’endroit, qui est en même temps buraliste, cafetier, hôtelier et restaurateur. En période faste, les tables de l’auberge se couvrent de champignons cueillis dans les collines et suavement préparés, et de gibier incomparable, mijotés avec amour par une hôtesse experte et dévouée. Quand on saura que les brouillades aux truffes de Maryse Ré sont proprement inoubliables, on admettra facilement que Saint-Jurs est en droit d’être considéré comme un haut lieu gastronomique qui mérite le détour.

Tout village a son clocher, sa légende et sa commère. Sur ce dernier point, il faut croire que Saint-Jurs est privilégié, puisqu’il en compte trois et des plus féroces. Mais la plus active est aussi la plus vieille. C’est aussi la plus laide. Imaginez une espèce de gnome courtaud sur des jambes torses, un mauvais rictus en guise de sourire et des yeux globuleux sortant de la tête. Nul ne trouve grâce devant sa langue acérée et fourchue, à l’affût des ragots les plus bas, et inventant mille calomnies. Mais cette grotesque caricature est jugée comme elle le mérite. C’est à dire par le mépris le plus absolu, ce qui a le don de la faire doublement enrager.

Fort heureusement, à côté de ces êtres minuscules, il existe des cœurs droits et purs comme le souffle qui les fait vivre. Le plus bel exemple est sans conteste Eugène Giraud, que tout le monde ici appelle affectueusement « le père Giraud ».

C’est un sage de la vieille école, un humaniste sans le savoir, pétri des meilleurs sentiments qui font l’admiration de tous, s’aidant de sa béquille, il promène sa haute stature dans les rues qui l’ont vu naître il y a 84 années, il a pour chacun le mot de l’amitié qui touche et appelle un sourire.

Ce brave homme a passé sa vie au village. Pourtant, chaque matin, il vient s’assurer qu’une main sacrilège n’a pas changé l’ordre du somptueux paysage. Il est à un âge où les souvenirs constituent la plus vraie des richesses. Il parle avec émotion du Saint-Jurs de ses 20 ans, des 400 habitants qu’il a connus : « Les temps ont bien changé, dit-il dans un sourire mélancolique. Jadis Saint-Jurs était vivant. Il y avait des bals, des concours de boules pour les hommes, de quilles pour les femmes. On savait rire et chanter ; on savait vivre. Aujourd’hui, les gens sont tristes ; ils ne parlent plus et ils s’ennuient. »

Le père Giraud est un chaud partisan des « estivants » qui amènent la vie dans leurs bagages. Mais il s’étonne du manque de curiosité que manifeste la jeunesse : « C’est pour ça qu’ils s’ennuient » conclut-il.

L’herbe de vie

Le père Giraud et Marcel DelfourSon meilleur « copain » est un ancien inspecteur de la Police judiciaire à Paris. Cela va faire deux années que Marcel Delfour s’est installé ici avec sa femme, dans la maison des grands-parents de celle-ci. Pendant que son épouse vaque à ses occupations domestiques, lui s’est découvert une dévorante passion pour les plantes. Au commencement, ce n’était qu’un jeu. Mais aujourd’hui sa bibliothèque est riche d’ouvrages spécialisés et son grenier peut rivaliser avec celui des plus fameux herboristes. Les requêtes affluent de toutes part. On lui demande un conseil, on le remercie. Cette gloire soudaine l’étonne et l’enchante à la fois : « Je fais cela pour le plaisir, et gracieusement, dit-il. C’est une recherche et un travail de longue haleine, tellement enthousiasmant ». L’ancien policier est tout fier de pouvoir guérir de presque tous les maux. Mais son sublime orgueil, c’est la plante du bonheur, dont il garde jalousement le secret.

Un médecin affirmait , il y a quelques années, que « la vie commence à 40 ans ». Marcel Delfour démontre brillamment qu’à 72 ans, tout peut recommencer.

La vie aux champs

Il fut un temps où les jeunes de la campagne couraient vers les villes, parce qu’ils y étaient obligés. Puis la pollution et toutes sortes de nuisances sont venues. Sur la lancée de Rousseau – et sans toujours le savoir – les hippies ont remis l’amour de la nature au goût du jour. Pour le citadin, la réadaptation n’est pas toujours chose aisée.

Christian SauvaireChristian Sauvaire n’a pas à affronter ce problème. Natif de Saint-Jurs, il veut y passer tous les jours de sa vie. Ce garçon de 20 ans est le seul d’une famille de 5 filles, toutes mariées à la ville. Lui est agriculteur comme son père, et veut le rester, s’il en a la possibilité. Il n’imagine pas son bonheur dans un autre cadre que celui où il est né. Il a compris qu’il n’y avait rien à faire dans l’imbroglio des villes – et quand je lui demande ironiquement si l’usine et les grands ensembles ne le tentent pas, ses yeux s’ouvrent démesurément : visiblement il me prend pour un dingue. A ce garçon sage que j’envie, je souhaite de tout mon cœur de réussir.

En attendant, avec ses cheveux longs et ses jeans, il va jerker tous les samedis soirs, dans les bals du coin, comme les minets falots des grandes villes.

D’autant qu’il y a encore de belles années pour les « cueilleurs » de lavande. L’or mauve est une ressource sûre, dont seuls se plaignent les hypocrites. C’est la richesse du pays loin devant le miel et la culture du blé. C’est le maire qui le dit.

Portrait d’un maire

Le premier magistrat du pays, c’est Albert Escudier, jeune retraité de la S.N.C.F. qui, après avoir fait carrière à Miramas, a rejoint le berceau de sa famille, pour y vivre enfin des jours paisibles. Mais alors, pourquoi avoir choisi d’être maire, il y a deux ans ? Il répond avec un enthousiasme touchant : « Pour faire revivre Saint-Jurs qui se mourrait tout doucement ». Pour lui, la renaissance du village ne peut passer que par l’expansion, « et l’adduction d’eau », s’empresse-t-il d’ajouter. C’est vrai que l’eau se fait rare, quelquefois, l’été. Mais ce que les estivants ne comprennent pas clairement, c’est qu’à chaque week-end, une main maligne et pourtant autorisée ferme le robinet distributeur. Ils le comprennent d’autant moins que le ciel s’est montré particulièrement généreux ces derniers jours. Beaucoup de vacanciers jugent le geste restrictif comme une brimade stupide, une mesure vexatoire. Il apparaît donc que la mise en service de l’adduction éliminera d’emblée de telles pratiques et lèvera tous les malentendus.

M. le maire est riche de projets. Il veut que, dans un proche avenir, Saint-Jurs soit à même de répondre à de nouveaux besoins, une autre capacité d’accueil. Certains ont même avancé que pour atteindre son but, il était prêt à toutes les concessions : « Je veux la prospérité du village, s’explique-t-il. Cela, on ne peut me le reprocher. Mais pas à n’importe quel prix ». Je lui demande s’il peut promettre que Saint-Jurs gardera toujours son cachet unique. Il promet : « Saint-Jurs ne sera pas défiguré ».

Pourtant, c’est vrai qu’au début il a eu des idées pour le moins saugrenues – ou des vues qu’on lui a complaisamment prêtées –, comme l’édification, tout à côté du vieux village, d’une « cité » de hideuses cages à lapins, ou la construction d’un vaste parking à l’emplacement d’un site admirable. Tout cela a été abandonné. Au profit de projets plus vastes. Derrière Saint-Jurs, se dresse, majestueuse, une montagne, le Chiran, au sommet de laquelle surgira bientôt une station ultra-moderne. On y skiera l’hiver, on s’y reposera l’été. Dans des night-clubs, peut-être. On parle d’un hôtel à plusieurs niveaux, de l’élargissement de la route. Mais rien n’empêchera les promoteurs de s’installer dans les environs immédiats du village séculaire. Saint-Jurs ne sera pas touché, mais son environnement ?

Expansion et contestation

Parce que de profondes et radicales transformations apporteraient un peu plus de mouvement dans leurs existences figées, les habitants de Saint-Jurs semblent voir d’un bon œil tous ces projets qu’ils connaissent à peine : ils ne voient que la résurrection du village, sans s’interroger sur ce qu’elle peut cacher.

Devant ces perspectives encore mal définies, une réaction est née, vive et peu nuancée. Un photograveur parisien en retraite en est à l’origine. Depuis quatre ans, il vit ici avec sa femme, dans une grande et belle maison qu’il a restaurée et aménagée avec goût. A l’abri de la fureur du monde, il peint, collectionne les insectes et se passionne pour l’histoire du village. Tout ce qu’on sait sur le passé de Saint-Jurs, c’est à lui qu’on le doit. Mais il ne néglige pas pour autant son avenir, bien au contraire. Il a peur que le maire ne sache pas déjouer les pièges qu’on pourrait éventuellement lui tendre. Alors il se documente et il informe. Ce pays qu’il est venu habiter à cause de sa beauté authentique, il ne veut pas qu’il soit dangereusement bradé. Des estivants – les jeunes surtout – le soutiennent dans sa croisade. Il tempête avec énergie : « Saint-Jurs doit devenir un centre de loisirs et de culture dans son cadre naturel qui se suffit largement à lui-même. C’est cela, la véritable expansion du village, et non pas l’installation de constructions géométriques comme on en voit partout, et de plus en plus. La richesse de ce pays, c’est sa beauté, et rien d’autre, c’est son atout le plus sûr, en prévision du jour où tous les villages de ressembleront. »

Alors qui a raison, du maire ou de ceux qui le contestent ? Il y a du vrai dans les deux camps. Le premier veut légitimement sauver les intérêts de la commune dont il est responsable, les autres tiennent à s’assurer que l’avenir préserve ce qui est authentique et fait la valeur essentielle du village.

Mais j’y pense ! Peut-être que si les uns et les autres conjuguaient leurs efforts, Saint Jurs trouverait aisément sa place dans le monde de demain sans avoir été trahi. Après tout, il n’est pas interdit de rêver.

Saint Jurs en 1973

 

Un commentaire à propos de “Mon village dont personne ne parle

  1. Une grande bouffée d’air pur et des souvenirs remontant en surface à la lecture de cet article remarquablement bien écrit, vu par tous à l’époque, mais oublié depuis. Un peu d’émotion due à la description fidèle de personnages que l’on a connus, évidemment exacerbée pour moi lors du passage décrivant ma Mère et son commerce. Enfin, un brin de nostalgie pour l’époque et ce village où toutes les pierres et tous les arbres me parlent encore.. Jean-Louis

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